La mort de 39 supporters lors de la tragédie du Heysel n'a laissé personne indifférent
BRUXELLES Pour de nombreuses personnes connues, la soirée du 29 mai 1985 est restée dans les mémoires.
Axelle Red(chanteuse)
«Je devais préparer mes examens, mais j'étais devant la télé. Il n'y a quand même rien de mieux, pour se détendre, durant les examens, que de regarder un match de foot - sauf cette fois-là. C'était assez hallucinant, on ne comprenait rien, pourtant on sentait qu'il se passait quelque chose. Le drame du Heysel, c'est tout de même le jour où beaucoup de pays ont pris conscience des problèmes du football.»
Alexandre Czerniatynski (entraîneur)
«Je m'en souviens très bien parce que je venais de rencontrer ma femme et que j'attendais la retransmission du match chez elle à Boom. Le match était tellement retardé que je me demandais ce qui pouvait motiver un tel délai. Je ne pouvais pas imaginer ce qui se passait. Et dire que j'avais voulu aller voir ce match avant de me rétracter. Ce que je ne comprends pas c'est qu'on ait joué ce match. Bien sûr le choix était délicat et l'on risquait des incidents plus importants en cas de remise. Certains joueurs ont déclaré qu'ils étaient au courant du drame qui s'était noué. D'autres, de la même équipe, ont dit tout ignoré. Comment peut-on être motivé en sachant qu'il y avait eu des morts? Comment attaquer vers cette tribune? Comment se concentrer? J'ignore bien sûr comment j'aurais réagi mais je n'aurais pas voulu jouer. Même si un joueur de foot professionnel y est quasiment contraint...»
Dominique D'Onofrio(entraîneur)
«J'étais devant mon poste de télévision parce qu'au dernier moment, j'ai changé d'avis. Un groupe d'amis m'avait proposé de me rendre au stade mais, pour des raisons familiales, j'ai dû décliner leur invitation. Je pense qu'ils étaient dans cette fameuse tribune Z ou juste à côté. Heureusement, ils n'ont pas été directement impliqués dans les incidents et en sont sortis indemnes. J'ai été très, très sensible aux images qui me sont restées en tête pendant plusieurs jours, plusieurs semaines. Comment imaginer que près de quarante personnes perdent la vie dans de telles conditions?»
Laurent Haulotte(présentateur télé)
«J'avais 17 ans et à l'époque j'étais déjà très fan de foot. Le match en lui-même je ne m'en souviens pas mais je me rappelle que le journal télévisé de la RTBF avait annoncé - d'entrée ou pas, je ne sais plus - que des incidents avaient éclaté au Heysel. Les journalistes sur place répétaient à l'envi: On ne comprend pas ce qui se passe. Il y avait des gens sur des brancards. Il y aurait des morts, nous disait-on ensuite sur l'antenne. Je n'arrivais pas y croire. Les stades de foot n'étaient pas habitués à vivre pareille scène. On s'attendait à vivre un match de foot pas à avoir la guerre - même si le mot est un peu fort - à la place. À ce moment-là, je ne pense pas avoir bien réalisé ce qui se passait. C'est plus tard, en réanalysant les choses, que j'ai compris l'ampleur du drame qui s'était noué devant nos yeux de téléspectateur. Maintenant que je connais l'envers du décor des matchs de foot, je connais davantage de difficultés à être passionné. Par le jeu, je le suis toujours mais pas par les gens qui gravitent autour. Un an plus tard, nous avons vécu l'épopée des Diables au Mexique et il était impossible de ne pas se laisser emporter par la magie de ces moments. En tant que journaliste, je ne regrette pas de ne pas avoir couvert la tragédie du Heysel. Je connais certains de mes confrères qui y étaient et qui ont été dégoûtés à vie. Je pense qu'il fallait disputer le match mais ne pas le diffuser en direct, ce qu'a fait la télé allemande. Bien sûr, je ne blâme personne et il n'est jamais facile de réagir dans l'urgence. Ce drame était tellement inattendu malgré la réputation des supporters anglais...»
Dante Brogno(entraîneur)
«Comme beaucoup, j'ai regardé le match à la télé sans nourrir de grandes inquiétudes. On recevait les informations au compte-gouttes si bien qu'on ne s'est pas rendu directement compte du drame qui se déroulait devant nos yeux. J'avais beaucoup d'amis sur place. J'aurais même pu y être mais, étant jeune, je n'ai pas eu la priorité pour avoir un ticket. Ce fut un drame terrible pour l'Italie et pour tous les immigrés italiens qui vivent en Belgique. Depuis la Fédération et les personnalités politiques ont pris des mesures pour augmenter la sécurité dans les stades. Le 29 mai 2005, j'espère pouvoir me rendre sur l'invitation des Bianconneri, organisation qui chapeaute les clubs de supporters belges de la Juventus, à la commémoration de ce grand drame.»
Paul Van Himst (ancien joueur et entraîneur)
Paul Van Himst n'a pas assisté en direct au drame du Heysel. «Rétrospectivement et un peu égoïstement, je me dis....heureusement. J'avais une bonne excuse: Frank, mon fils, faisait du cyclisme à cette époque. Il passait un test. Je l'avais accompagné. Je lui servais, tout à la fois, de chauffeur, de mécanicien impromptu et de conseiller. Ce n'est qu'au retour du test, quand j'ai allumé mon autoradio, que j'ai progressivement pris conscience de cette tragédie. La nuit, chez moi, je me rappelle m'être branché sur les émissions spéciales des télévisions belges qui consacraient évidemment de nombreux reportages sur cet effroyable événement. Comme tout le monde, j'ai été tétanisé par l'ampleur de la catastrophe. Et dire que c'était mon football qui avait généré ce drame! Personnellement, si je m'étais trouvé sur l'Esplanade ce soir-là et si j'avais eu le moindre pouvoir de décision, je n'aurais pas accepté que la finale se disputât. Mais peut-être n'aurais-je pas maîtrisé tous les paramètres.» Cette semaine, Paul Van Himst a revu, à la RTBF notamment, l'une ou l'autre rétrospective: «Les images sont épouvantables, aujourd'hui encore. Les séquences qui montrent l'alignement des brancards, des civières sont dures. J'en ai eu des frissons, ans après.»
Georges Grun(présentateur télé)
«Ce soir-là, nous nous rendions chez des amis qui habitaient justement près du stade du Heysel pour voir la rencontre. Sur le chemin, avec les voitures de police, on avait déjà trouvé l'atmosphère étrange mais ce n'est qu'arrivés à destination que nous avions découvert l'horreur. Nous n'avons pratiquement pas regardé la rencontre, ça ne nous intéressait plus. Ces incidents n'ont pas changé ma vision du football. Il y a encore des imbéciles à l'heure actuelle. Lors du dernier quart de finale de Ligue des Champions, des crétins se sont manifestés lors d'Inter - Milan AC. À croire que cela existera toujours. Il faut continuer à tenir tout ça à l'oeil.»
Filip Dewulf (ancien joueur de tennis) :À peine âgé de 13 ans à l'époque, Filip Dewulf n'a gardé que de vagues souvenirs de cette funeste soirée. «Je me rappelle que nous étions en famille chez mon grand-père, Victor, expliqua-t-il depuis Roland-Garros. Je commençais tout juste à m'intéresser au foot et je me réjouissais à l'idée d'assister à une belle finale. J'avoue que je n'ai pas réalisé tout de suite ce qui se passait. Ce n'est que lorsque j'ai entendu mon oncle parler de personnes piétinées et mortes que j'ai compris. Je n'avais jamais vu une telle violence dans un stade et je dois dire que les images que j'ai revues récemment me touchent encore profondément. J'ai tout de même regardé le match. Je me souviens qu'il ne fut pas grandiose, mais c'était normal vu les circonstances. L'unique but fut inscrit par Platini sur penalty, n'est-ce pas? Je n'aurais jamais imaginé que quelque chose de ce genre puisse arriver en Belgique, un pays civilisé. Quel chaos! Le hooliganisme, sincèrement, je ne comprends pas. Je suis un grand amateur de foot, ce n'est un secret pour personne que je suis supporter du Standard, mais il ne me viendrait jamais à l'idée de ridiculiser l'adversaire de quelque manière que ce soit.»
Jean-Michel Saive (joueur de tennis)
«De ce temps-là, il y avait beaucoup moins de sport à la télévision qu'aujourd'hui. Alors, quand une grande finale était retransmise en direct, mon père m'autorisait à la regarder jusqu'au bout. J'étais devant la télévision familiale et au fil des images et des informations, j'étais tour à tour choqué, horrifié et pétrifié. En fait, ce soir-là, j'ai réalisé tous les dégâts que pouvait occasionner une foule lorsqu'elle n'est pas sous contrôle. C'est à la fois toute la bêtise et la folie humaine qui ressortaient d'images auxquelles on avait du mal à croire. Par la suite, je me suis dit que c'était aussi une catastrophe pour la Belgique dont le monde entier allait découvrir l'incapacité à organiser un grand événement. Quant à la question de savoir si j'étais d'accord avec le fait qu'on fasse quand même jouer le match, je répondrai par l'affirmative. Dans le cas contraire, j'ai la conviction qu'on aurait assisté à une chasse à l'homme dans les rues de Bruxelles...»
Trond Sollied (entraîneur du Club Bruges)
Trond Sollied avait 26 ans au moment du drame du Heysel. Il était joueur professionnel à Valerengen, club avec lequel il remporta deux titres de champion de Belgique. La saison suivante, jouerait à Rosenborg, qu'il entraînerait dans les années 90. «Je ne me rappelle plus où j'avais vu ce match, mais j'étais un des millions de téléspectateurs qui ne croyait pas ce qu'il voyait à la télé, explique Sollied. Pourtant, je comprenais immédiatement qu'une catastrophe était en train de se produire.» Sollied se rappelle que son pays fut aussi sous le choc. «La Belgique, l'Italie et l'Angleterre n'étaient pas les seuls pays à être en deuil, la Norvège l'était aussi. Le football anglais a toujours été fort populaire dans mon pays, tout le monde était devant son petit écran. Si j'étais un supporter de Liverpool? Non, je n'étais supporteur de personne. Ce soir-là, je me suis dit que le football venait de vivre une terrible tragédie. La preuve était fournie qu'un tel drame pouvait se produire.» Selon Sollied, le drame en a évité d'autres. «Après le Heysel, on a prêté beaucoup plus d'attention à la sécurité dans les stades. Et les supporters étaient bien mieux organisés en allant au football. En Angleterre, on a retiré les grillages.»
Filippo Gaone (président de la Raal)
«Je ne garde vraiment pas de bons souvenirs de ce 29 mai 1985. Je devais me rendre au Heysel ce soir-là, mais j'étais à la frontière française chez un fournisseur et j'ai eu quelques problèmes sur la route qui m'ont empêché d'arriver à temps à la rencontre. Quand j'ai vu que je serais en retard, j'ai décidé d'aller voir le match à la TV et, lorsque je me suis installé devant mon écran, la rencontre était arrêtée sans que l'on sache pourquoi. On n'avait pas d'infos, on ne se rendait pas compte de l'ampleur de la catastrophe mais, aujourd'hui, j'en ai encore la chair de poule. C'était inimaginable et cela frappe toujours. Même si le stade a changé de nom, on ne peut pas oublier. La vision du virage est toujours présente dans mon esprit. Moi qui ai l'habitude de prendre place parmi les supporters italiens, je ne regarde plus les fans anglais de la même façon depuis vingt ans. On ne peut pas oublier les terribles images et, depuis, on sait que tout peut arriver.»
Olivier Suray (joueur de Mons)
Olivier Suray, qui avait 13 ans, a tout suivi en direct à la télé. «Ce soir-là, j'ai suivi les événements devant le petit écran mais c'était exceptionnel. Logiquement, mes parents m'imposaient d'aller au lit à 20h30 et ce soir-là, il n'était pas prévu que je regarde le match. Ils ne se sont peut-être pas rendus compte que j'étais encore là vu qu'ils étaient aussi absorbés par ce qui se passait. Ou ils le savaient et ils ont voulu me faire prendre conscience de la bêtise humaine. J'avais déjà été assister à des matches des Diables mais ces événements n'ont pas changé grand-chose dans l'attitude de mes parents. J'ai continué à y aller, ils m'ont toujours laissé m'auto-gérer.»
Jean-Pierre Detremmerie (président de Mouscron)
«Je me souviens très bien de cette fameuse journée du 29 mai 1985. Je me trouvais au Japon où je participais à une foire commerciale. Malgré l'éloignement géographique la nouvelle est très vite arrivée à nos oreilles mais nous n'imaginions pas l'ampleur des dégâts. Ce fut vraiment un drame pour le football. Quand nous avons vu les images à notre retour, j'ai été choqué de constater comment les choses se sont déroulées. Les victimes ont subi le manque d'organisation et la bêtise humaine. J'espère que nous ne reverrons plus jamais cela dans un stade de football.»
Marcin Zewlakow (joueur de Mouscron)
«Personnellement, je ne me souviens plus de cette mauvaise journée. Évidemment, nous étions au courant de ce qui s'était passé au Heysel mais je ne me souviens plus avoir vu les images en direct à la télévision. Par contre, quelques années plus tard, j'ai eu l'occasion de discuter avec Zbignieuw Boniek, l'ancien entraîneur de la Pologne qui fut un des acteurs de cette finale. Il m'a expliqué qu'il régnait un véritable chaos dans le stade et que les gens courraient dans tous les sens pour essayer de retrouver des membres de leur famille. Je peux vous assurer que lorsqu'il évoque ce match, on peut encore lire la terreur dans ses yeux.»